Le 14 février, les dessins d’écrivains de la collection Belfond seront proposés aux enchères : 135 oeuvres signées Apollinaire, Rimbaud, Cocteau, Baudelaire ou Musset, qui seront exposées deux jours avant la vente.

chapeau6224«Que va faire le poète chez le peintre ? Se rafraîchir les idées !», expliquait Georges Perros dans Papiers collés II. Apollinaire, Cocteau, Char, Hugo, Musset, Rimbaud, Verlaine, ainsi que Proust, Saint-Exupéry, Henry Miller, et même Paul Morand ont pratiqué ces escapades vivifiantes dans les arts graphiques, faisant le bonheur de certains collectionneurs. Tels Pierre et Franca Belfond, dont la collection sera dispersée le 14 février par la maison d’enchères Artcurial.

Cette collection avait été inaugurée en 1971 par l’achat de deux dessins de Proust adressés à Reynaldo Hahn. Pastichant le style du caricaturiste Caran d’Ache, Proust dessina au trait deux personnes en voiture - qui rappellent d’ailleurs fort une célèbre photo montrant l’auteur en automobile. S’y ajoute une malicieuse légende manuscrite : « Avec les pneus Michelin l’intrépide sportman et sa frêle épouse peuvent faire du 50 à l’heure en gardant la position étendue, telle qu’on la pratique aujourd’hui dans les sanatoriums. » Elle valut au dessin de se retrouver placardé en grand format lors du centenaire de la célèbre marque de pneumatiques.

À l’image de ce dessin humoristique, ces pièces particulières posent bien des difficultés d’appréhension. Faut-il y voir les produits de passe-temps, ou des oeuvres à part entière ? Comment interpréter cette composition automatique de Tzara juxtaposant portraits, animaux fantastiques, corps hybrides ? Le dadaïste a bien l’air de l’avoir créé comme il créait ses poèmes.

Les dessins réalisés par Alfred de Musset relèvent d’un art complémentaire, même si celui-ci approfondit davantage notre connaissance de l’homme que de son oeuvre. Ses talents avaient d’ailleurs été reconnus par Delacroix, comme le rappelle George Sand, qui nota dans son journal intime que le peintre lui avait confié « vouloir copier les petits croquis de l’album d’Alfred ». Lesquels se révèlent savoureux puisque, comme l’explique l’expert de la vente, Alain Nicolas, auteur du catalogue aux notices très fouillées, l’amant de George Sand ne se représentait qu’à travers des autoportraits-charges irrévérencieux pour ses sentiments. Autre pièce de la collection Belfond, le portrait de Jeanne Duval par son amant Baudelaire trahit, par ses traits réalistes et fantasmatiques, la dualité divine et bestiale diagnostiquée par Banville chez cette «reine pleine d’une grâce farouche».

Enfin, parmi les oeuvres proposées à la vente, quatre dessins en couleurs exceptionnels d’Apollinaire réalisés vers 1916 témoignent de l’influence de l’avant-garde russe ou du cubisme. Son Autoportrait en cavalier masqué décapité semble une transposition graphique de son arrière-pays mental. Des spécialistes ont relevé des correspondances entre ce dessin et deux poèmes de Calligrammes. Notamment le «Chant de l’horizon en Champagne» : «Les masques n’ont pas tressailli/Mais quel fou rire sous le masque». Parangon de bipolarité artistique, Henri Michaux n’assurait-il pas que, par le dessin, « on retrouve le monde par une autre fenêtre » ?

Source: Le Magazine Littéraire