Lumii

Maëlle Chassard, 29 ans, s’est inspirée de son goût pour l’audio pour créer Lunii, un drôle d’objet en plastique tout doux, une sorte de transistor vert et jaune — des couleurs résolument unisexe. Une « fabrique à histoires » destinée aux 3-8 ans qui propose, en manipulant quelques boutons, d’intervenir dans un récit. En choisissant un lieu, un personnage secondaire ou un objet. On entend par exemple les aventures de l’intrépide Suzanne en Australie, où elle observe des poissons et fournit une sirène en… camemberts ; ou celles du plus craintif Gaston, qui s’ennuie ferme pendant la visite guidée d’un château du Moyen-Âge, et irrite un fantôme en jetant un papier de bonbon au sol.

« A la fin de mon cursus de design, j’ai fait un mémoire sur l’imaginaire des enfants, précise Maëlle Chassard. Plusieurs communications scientifiques le disent en baisse, à cause d’un usage important des écrans. Pour mon projet de fin d’études, j’ai préféré plancher sur quelque chose de physique, palpable, plutôt que sur une application. J’ai eu l’idée d’un objet qui appartienne en propre à l’enfant, et non à ses parents, comme c’est le cas pour le téléphone portable ou la tablette. » 

La jeune femme réfléchit à une boîte en bois qu’elle appelle Story, mais qui se révèle fragile et lourde. Le plastique est finalement adopté pour Lunii (« un nom plus doux, qui évoque la lune, les histoires au coucher »). Avec trois amis – l’un ingénieur, l’autre commercial et le troisième spécialisé dans le digital –, elle finalise des prototypes qui seront testés fin 2014 auprès de familles. Le concept prend si bien que Lunii se retrouve commercialisé par de grandes enseignes, et que la petite entreprise passe de quatre à quarante-trois salariés en quatre ans.

 Mais de l’interactivité quand même : en tournant la molette, on choisit les rebondissements du récit, à la manière des histoires dont vous êtes le héros. En le manipulant, on s’offre une déconnexion moderne, en quelque sorte. Les récits proposés (48 inclus, et le reste à acheter en ligne) sont variés : les péripéties de Suzanne et Gaston donc, évoquées plus haut, mais aussi des histoires de pirates, de cirque, de poneys, de voyage dans l’espace, ou encore de la fantasy (Les Aventuriers des six royaumes de Romain Lesiuk). Et des adaptations audio de MickeyMonsieur Madame, des livres musicaux des éditions Didier Jeunesse, des méditations de Petit Bambou ou des quizzes des Incollables. 

« Nous proposons aujourd’hui une soixantaine d’albums sonores, dont 60% sont des productions originales », précise Marine Baudouin, directrice éditoriale. Cette ancienne éditrice de livres numériques pour Nathan Jeunesse a intégré l’équipe de Lunii afin de bâtir une ligne éditoriale, et inciter les auteurs de livres traditionnels à se convertir au son. « Nous voulons offrir le cadre familier d’un vrai éditeur, pour ne pas donner aux artistes l’impression qu’on va les exploiter et dévaloriser leurs écrits », poursuit-elle. Si le ton et le vocabulaire adoptés restent assez classiques, il s’agit de véhiculer des « valeurs modernes », par exemple « le respect de l’environnement, l’acceptation de l’homoparentalité ou des familles recomposées, le tout sans être dogmatique ».

Les auteurs, eux, doivent s’approprier une nouvelle façon de raconter en l’absence d’illustrations, notamment en appuyant les descriptions et en anticipant des bruitages. Il faut aussi penser des histoires en arborescence, permettant l’interactivité. Vincent Cuvellier, qui a signé la série Emile ou La Première fois que je suis née chez des éditeurs « papier », s’est pourtant affranchi de cette contrainte. « L’arborescence, ce n’est pas mon boulot ! » Lui qui n’aime habituellement pas les commandes a pourtant répondu à l’appel du pied de Lunii, séduit par « la nouveauté » du support.

Source: Télérama