Rumiko Takahashi

Double révolution en Charente. Non seulement c'est une mangaka qui gagne, dans un festival qui commence tout juste à mettre l'accent sur le genre. C'est la deuxième fois que ça arrive, après le sacre - tardif - de Katsuhiro Otomo, l’auteur d’«Akira». C'est aussi la deuxième fois seulement qu'une femme est récompensée par ce prix prestigieux. Avant elle, seule Florence Cestac, dessinatrice du «Démon de Midi» et de «Filles des oiseaux», avait été distinguée, en l'an 2000. Une façon de répondre enfin à la polémique qui a agité l'événement il y a trois ans.

Née le 10 octobre 1957 à Niigata, Rumiko Takahashi s'intéresse très tôt à la bande dessinée. Lors de ses années universitaires, elle suit les cours du scénariste Kazuo Koike, auteur des séries mythiques «Crying Freeman» et «Lone Wolf and Club». Il lui dit: «Toi, tu deviendras pro.» L'année suivante, en 1978, elle entame la publication de «Urusei Yatsura» (Lamu) dans les pages de l'hebdomadaire «Sunday», qui raconte les aventures d’un jeune lycéen et d’une extraterrestre. Car contrairement à ses consœurs, Takahashi ne souhaite pas s'inscrire dans les codes des histoires romantiques du shojo, destinées à une cible féminine, et veut plutôt s'approprier le shonen (mangas pour jeunes garçons).  Dans les années 1980, elle crée ses œuvres les plus célèbres: «Maison Ikkoku» et «Ranma 1/2». Le premier, rebaptisé «Juliette je t'aime» dans sa version animée, suit les démêlées de Yusaku Godai (Hugo dans la série), étudiant raté qui tombe amoureux de Kyoko Otonashi (Juliette), la nouvelle concierge de la pension de famille où il vit. Quant au très populaire «Ranma 1/2», il porte sur un quiproquo totalement genderfluid, dans lequel le garçon Ranma Saotome se transforme en fille au contact de l'eau froide. Ajoutez à cela des variantes amoureuses, des combats d'arts martiaux, une galerie de personnages excentriques, et vous arrivez à 38 tomes et 407 épisodes pour la télévision.  Takahashi, qui a exploré plusieurs genres dont la science-fiction ou le tragique, excelle dans le registre de la comédie loufoque et romantique. Potache, mais pas potiche. Les filles du «Rumik World» sont en général intelligentes, combatives et indépendantes. Pour autant, ses personnages susciteront bien des émois, notamment chez la nouvelle génération d'auteurs de BD français. Riad Sattouf consacre quatre pages à sa passion pour Juliette de «Juliette je t'aime» dans le tome 4 de «L'Arabe du futur», tandis que Balak, auteur avec Bastien Vivès et Michaël Sanlaville de «Last Man», exprime régulièrement son admiration pour Rumiko Takahashi.

La plupart des mangas de cette discrète - elle ne donne que rarement des interviews - sont publiés en français chez Glénat. Mais au total, toutes séries confondues, Rumiko Takahashi a publié près de 200 tomes. On espère les voir bientôt tous publiés en France grâce à ce Grand Prix. De quoi peut-être dépasser son propre record. Avec 200 millions d'exemplaires écoulés, elle est la dessinatrice la plus lue au monde.

Source:  BiblioObs