Grand prix Angoulême 2020

Le raffinement finit toujours par payer. Régulièrement cité pour figurer au palmarès du Grand Prix d’Angoulême, « finaliste » à trois reprises depuis que cette distinction est l’objet d’un vote au sein de la profession, Emmanuel Guibert a enfin accédé au Graal, mercredi 29 janvier, à la veille de l’ouverture de la 47édition du Festival international de la bande dessinée (30 janvier-2 février) : ses pairs l’ont préféré à Catherine Meurisse et Chris Ware, arrivés en tête à ses côtés après le premier tour de scrutin. Né en 1964, Emmanuel Guibert est l’auteur d’une œuvre virtuose et protéiforme, tournée vers les autres, qui baguenaude avec aisance entre le roman graphique, la littérature jeunesse, le récit documentaire et le carnet de voyage. On lui doit un jalon essentiel de l’histoire récente de la bande dessinée européenne : Le Photographe (Dupuis/Aire Libre, 2003-2006), trilogie mêlant dessins et photos, relatant le quotidien en Afghanistan du reporter Didier Lefèvre (décédé en 2007) au sein de Médecins sans frontières.  Avec Marc Boutavant, Emmanuel Guibert anime aussi, en tant que scénariste, une série à succès pour enfants, Ariol (Bayard Jeunesse), du nom d’un jeune âne anthropomorphisé dont les aventures rappellent celles du Petit Nicolas de Sempé et Goscinny. Son grand, son immense projet, enfin, est encore en chantier : raconter, de sa naissance à sa mort, la vie de son ami Alan Ingram Cope, un ancien GI américain resté en France après la seconde guerre mondiale (La Guerre d’Alan, L’Enfance d’AlanMartha & Alan, tous à L’Association).

Ce besoin d’aller et venir entre les genres, mais aussi les techniques (innombrables, du grattage de films transparents à l’utilisation de sérums physiologiques pour le nez), relève de la « prophylaxie » chez lui, comme il le confiait au Monde quelques jours avant d’être désigné Grand Prix : « Très tôt après avoir commencé à travailler, j’ai souhaité voir si les lecteurs de mes premiers albums essaieraient de me suivre dans certaines embardées. Les habituer à des virages à 180 degrés s’est vite avéré un moyen de m’acheter une liberté. Depuis, j’aime me retrouver devant mon piano de cuisine, où plusieurs poêles mijotent, et donner un coup de poignet à droite, un autre à gauche… »

Il fut un temps où Emmanuel Guibert aurait sans doute refusé de recevoir une récompense comme celle du Grand Prix, octroyée à un artiste pour l’ensemble de son œuvre. Dans un texte envoyé au Monde en 2016, alors que son nom figurait (déjà) parmi les candidats au titre, et qu’enflait la polémique autour de l’absence d’auteures parmi les présélectionnés, il trouvait « inepte » l’attribution de ce genre de médaille :

« Les compétitions entre auteurs, choisis à leur insu mais censés se prononcer, voter, voter pour eux-mêmes, voter pour ou contre leurs confrères et consœurs  quand elles sont présentes dans la sélection –, censés répondre à telle ou telle polémique soulevée par des décisions qu’ils n’ont pas prises, c’est fatigant, c’est faux. » Le dessinateur terminait son billet par une pirouette : « Pour rompre avec le double inconfort d’être et de n’être pas primé, j’engage quiconque serait tenté de me distinguer à ne le faire qu’à titre posthume. Là, de toute manière, je ne pourrai pas éviter d’être dans une urne. »

Tout en trouvant aujourd’hui « maladroitement écrit » ce texte, Emmanuel Guibert accepte volontiers le pompon charentais, non sans avoir une pensée émue pour l’Américain Chris Ware : « Il est étonnant que cet homme, que je place très haut parmi les auteurs de notre génération, soit blackboulé à trois reprises, qui plus est à mon profit. On ne boxe pas dans la même catégorie, lui et moi. »

Comme il le fait à chaque fois qu’il est primé sur un festival, le dessinateur s’est amusé à pousser la chansonnette, mercredi soir en recevant sa distinction. Devant un parterre médusé de personnalités en tous genres, il a d’abord interprété un air d’opérette oublié, Si tu viens danser dans mon village, chanté par Lucienne Delyle dans les années 1950, avant de reprendre Discomusic, la rengaine d’un groupe de rock parodique milanais, peu connu de ce côté-ci des Alpes, Elio e le Storie Tese.

Source: Le Monde