Oupoco, une machine à poèmes à partir d'une œuvre de Raymond Queneau
Ce générateur a été créé dans le cadre d’un projet universitaire qui s’appelle OUPOCO (Oupoco pour Ouvroir de Poésie combinatoire) - et vous allez vite comprendre le clin d’œil à l’Oulipo, l’ouvroir de Littérature potentiel. OUPOCO c’est Thierry Poibeau, directeur de recherche au CNRS qui l’a imaginé avec une petite équipe. Mais attention, il ne s’agit pas de n’importe quel générateur de poèmes : Il s’agit d’un générateur de sonnets, une forme poétique très ancienne et très codifiée. Le projet OUPOCO s’inspire directement d’un livre de Raymond Queneau qui s’appelle Cent mille milliards de poèmes et qui a été publié chez Gallimard en 1961. Il se trouve qu’OUPOCO n’est pas la seule expérimentation numérique qui a été inspirée par cet ouvrage, et s’il y en a eu plusieurs, c'est bien parce que le livre s’y prête particulièrement. Je vais essayer de vous montrer pourquoi. Cent mille milliards de poèmes est un livre très singulier, il faut le manipuler très délicatement. Les 14 vers des 10 sonnets sont inscrits sur des bandes de papier et le lecteur ou la lectrice du livre compose des sonnets à l’envi en déplaçant ces bandelettes avec ses doigts. Queneau écrit dans la préface du livre qu’il a calculé et qu’il y en aurait pour 200 millions d’années pour lire toutes les combinaisons de sonnets possibles et encore, il faudrait lire 24h sur 24. La vraie prouesse de ce dispositif, c'est que quel que soit le sonnet qui finit par être fabriqué, la rime et surtout l’enchaînement grammatical est garanti ! Donc c’est bien plus complexe que les simples poèmes en cadavres exquis que faisaient les surréalistes à l’époque de Queneau…
On rappelle que le poète est membre fondateur de l’OULIPO, ce groupe de recherche expérimental qui a cherché à inventer de nouvelles formes de littératures. Ses membres ont beaucoup imaginé de dispositifs basés sur des jeux de combinaison et de contraintes et puis ils se sont particulièrement intéressés à ce que pouvait faire l’informatique à la langue, à la poésie et à la littérature de manière générale. Et même une initiative de Queneau lui-même avec ses camarades de l’oulipo ! Mais le poète n'a pas été convaincu par cette expérimentation. Il s’est finalement rendu compte qu’il était contre l’aspect mécanique et aléatoire de la sélection automatique. Pour lui, l'œil de la personne qui manipule le livre est essentiel dans le dispositif parce qu’il lui permet de devenir à son tour poète. Il ne s'agit pas seulement de générer des poèmes avec un algorithme pour faire la même expérience que si on lisait le livre, il faut choisir les vers qu’on souhaite voir apparaître dans son sonnet généré.
On peut quand même dire et même si Queneau n’aurait pas été particulièrement d’accord avec ce projet, ni peut-être ses ayant-droits (puisque l’oeuvre est encore soumise au droit d’auteur) - qu’on regrette une édition numérique fonctionnelle officielle parce que le livre est plutôt un objet d’art qu’un livre à lire, il est extrêmement fragile donc on a difficilement accès à ces cent mille milliards de poèmes et ce serait évidemment impossible de tous les imprimer sur du papier... Je dis édition officielle car on trouve quand même quelques versions officieuses sur la toile.
Dans le cadre du générateur de poèmes d’Oupoco, les poèmes de Queneau ont été remplacés par des sonnets du 19e siècle, qui sont à la fois libres de droit et plus variés quant à leur forme et à leur structure. Mais le générateur n’est pas automatique, il fonctionne aussi et surtout grâce aux utilisateurs et aux utilisatrices qui doivent choisir parmi plusieurs contraintes, et ça, c’est une manière de répondre à la méfiance de Queneau ! Ici la personne qui utilise le générateur reste poète puisqu’elle paramètre la machine en faisant des choix qui réduisent l’échantillon des possibles jusqu’à voir apparaître le sonnet généré !
Les utilisateurs peuvent sélectionner le type de sonnets qu’ils souhaitent créer - en tout il y en a 11 différents. Ils peuvent aussi choisir les auteurs et les autrices qu’ils ont envie de voir cités dans le sonnet que le générateur leur offrira à lire (parmi eux Baudelaire, René Vivien, Rimbaud et puis des auteurs moins connus…). Et enfin, ils peuvent choisir un thème (comme la nature, la mort, l’amour, la beauté) et le type de rimes ! Tout ça c’est expliqué sur le mode d’emploi, je vous laisse aller essayer sur le site d’OUPOCO.org et puis je signale que dans le prolongement de ce générateur une boîte à poésie a été créée. La boîte est autonome et alimentée en énergie grâce à une manivelle manuelle suivant toujours ce même principe qui consiste à dire que “Ce n’est pas parce que la génération est automatique qu’il ne faut rien faire”. Une fois le poème généré il s’affiche sur un écran basse résolution intégré au dispositif ! C’est une réalisation qui a été fabriquée en collaboration entre le laboratoire de recherche LATICE où s’est développé OUPOCO, l’informaticienne Marion Ficher et l’atelier Raffard Roussel à Paris où vous pouvez aller voir l'œuvre qui respecte les dimensions du livre de Queneau !
Source : France Culture










